dimanche , 19 novembre 2017
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Rue des Pâquis, vue depuis la place des Alpes, env. 1920 © BGE, Centre d'iconographie genevoise

Artère centrale d’un quartier attachant

Flânerie à la rue des Pâquis

De la pâture moyenâgeuse à l’animation à point d’heure, tel va le parcours de cette artère parallèle au rivage qui donne son nom au quartier le plus dense et le plus paradoxal de la ville.

Le Bistrot du Bœuf Rouge a changé de trottoir depuis des lunes et le magasin d’antiquités garde dans ses entrailles le four à pain, témoin de l’ancienne boulangerie Grey au coin de la rue de Monthoux. En achetant du jambon coupé tout fin à l’italienne, les souvenirs s’égrènent chez Rosario Indelicato qui, avec sa mère, tient l’épicerie ouverte il y a 42 ans. C’est la plus vieille du quartier. En face, à la place des confiseries orientales et d’un halva à tomber, il y avait aussi un garage et la boucherie Brönnimann. Depuis, de la place des Alpes à la place Chateaubriand près de l’ancien Prieuré, tout bouge, se perd, tient bon, se transforme sur cet ancien tracé moyenâgeux sis alors entre marécages et pâturages (Pâquis venant du latin pascere, paître en français).

Tournant sur la rue de Monthoux, le restaurant La Rotonde est encore là, l’ancienne Grappe d’Or qui a changé de main il y a pas mal de temps résiste à tout à coups de plats popu et d’écran TV géant et les Pâquisards, expat’s, étudiants et rêveurs se prélassent depuis une vingtaine d’années au Café Art’s traversé de jazz, d’expos et d’influences africaines. Aujourd’hui, tandis que les fumées de chichas parfument ça et là le trottoir bordé de mini markets aux horaires tardifs, on fait toujours ses courses à l’angle de la rue du Môle à la Migros ouverte en 1945, l’une des premières de Suisse. Rénovée, agrandie et peut-être aussi immuable que cette rue mythique qui condense le caractère à double face du quartier. Non loin, le bar-resto lounge Fenomeno rappelle que le temps ne s’est pas arrêté, revêtant des allures de «club branché» dès le jeudi soir.

Pile et face
A travers ses échappées sur le lac et les rues arrière qui montent vers Cornavin (les rues chaudes avec leurs femmes à « Rouge Baiser » où les Alémaniques venaient alors s’encanailler durant le Salon de l’Auto), toute l’histoire des Pâquis est là. Tôt le matin, les chauffeurs de taxis et limousines avalent un petit crème au bistrot, les chasseurs des palaces du quai Wilson en tenue impeccable courent chez Dominique, grand pourvoyeur de presse étrangère et point de chute depuis 37 ans de tous les habitants alentours. A deux pas de l’hôtel Eastwest, luxueux cocon design, et du paisible jardin des Alpes avec vue époustouflante sur le Mont-Blanc, on s’agglutine devant l’arrêt de bus pour aller travailler. De jour, les vieux, les poussettes et les skaters s’aèrent Place de la Navigation, ancien coeur des festivités militaires des Exercices de la Navigation et toujours le vrai centre du quartier. De nuit, dans les rues adjacentes, souvent, les flics débarquent, la bamboula est stoppée net. Pas pour longtemps, évidemment. La rue des Pâquis, d’un côté, écho du quai indolent, riche et touristique, de l’autre, pouls bouillonnant d’une longue aventure populaire. Intégrée au territoire de la Ville en 1850, même son architecture y est comme à l’envers. Le quai, monumental. La rue, des locatifs d’après-guerre et une flopée d’immeubles de logements 19e siècle qui tournent le dos aux effets. Pour faire mentir la règle, on lève le nez au No 5 sur la façade d’un immeuble plus raffiné (1858-1859) où trois cariatides à demi-nues soutiennent le balcon à ferronnerie. Une rue donc qui résiste, se métamorphose, exhibe ses nostalgies et reste pourtant fidèle à elle-même: microcosmique et infiniment attachante.

Viviane Scaramiglia

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